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La tonicité champenoise


Interview de Jean-François Abert


L’enfance est un toboggan. Qui mène tout droit à l’âge adulte. Dans les vignes de ses oncles, du côté de Pézenas, la petite fille s’intéresse aux gestes qui accompagnent le vin. Elle ne cesse de poser des questions sur ce qu’on appelle soutirage ou filtration. S’ils étaient plus maniables d’ailleurs, les tonneaux constitueraient des jouets merveilleux. Elle voit son avenir dans les lies du vin comme d’autres dans le marc de café. Plus tard, pense-t-elle avec tout le sérieux qui la caractérise, c’est parmi les foudres et les cuves en béton qu’elle travaillera. Or, il arrive que les résolutions vieillissent aussi bien que le chardonnay du côté du Mesnil-sur-Oger dans la Côte des blancs. Trente ou trente-cinq ans plus tard, Anne-Marie Chabbert vit dans le monde du vin. Tout à tour oenologue, journaliste ou « communicante », elle a posé ses anciens rêves parmi de nouveaux desseins à Epernay…

Pour en arriver là, ce n’est pas l’énergie qui lui aura manqué. Elle aura fait preuve de la conviction sans quoi, comme elle le pense, un vin n’est qu’un triste reginglard. D’ailleurs, comme dans les pires clichés de la physiognonomie, elle porte la volonté sur elle, le front large, le menton clairement dessiné. D’une apparence d’autant plus séduisante que sa taille (1,78 m) ne la voue guère à l’invisibilité.

Anne-Marie Chabbert n’a pourtant rien d’une beauté classique. Son visage semble dire les hésitations de la sensibilité, le nez légèrement retroussé, mutin, un tantinet insolent tandis que les lèvres trop fines lui donnent un semblant de sécheresse comme un trait d’acide malique sur la finale d’un champagne peu dosé. Pour en corriger l’impression, il y a l’émotion des yeux. Des yeux d’automne quand les reflets, quasi évanouis, d’un ciel bleu jouent sur les feuilles roussies. Une « tapisserie soyeuse », pour parler comme Rimbaud, puisqu’on pense aux couleurs d’un Picart le Doux…

Si ces yeux s’adaptent élégamment aux nuances d’un champagne dans le verre (« le jaune, l’orangé » qui vont influencer sa dégustation), ils ne risquent guère de se laisser distraire de leur étude du pressurage champenois ou de l’élevage en fûts. Du reste, Anne-Marie Chabbert use volontiers de lunettes noires comme pour mieux filtrer son charme. Elle entend être reconnue pour des capacités professionnelles qu’elle ne cesse de peaufiner, pas pour des apparences physiques qu’elle se refuse à sophistiquer. Cette femme sincère et engagée déteste les faux témoignages.


Du Far-West au théâtre d’Epernay

Désormais, Anne-Marie Chabbert a amassé des trésors de compétence en matière de champagnes. A ce niveau, nul ne lui contestera une autorité exceptionnelle. Georges Blanck, directeur du développement durable chez Moët et Chandon, qui l’a connue au CIVC, ne tarit pas d’éloges sur les qualités de la technicienne. Il salue en elle le souci d’indépendance comme les talents qu’elle sait mettre à la disposition d’un collectif. Il célèbre la simplicité avec laquelle elle parle de vins complexes tout en ayant pris la parfaite mesure des expressions régionales (le délicieux « en allant » qui témoigne de la marche naturelle des choses. Une tâche que l’on réalise « en allant » ne saurait être rebutante…).

Or, par un effet paradoxal, la culture champenoise d’Anne-Marie lui a fermé plus de portes qu’elle ne lui en a ouvertes…Sans doute les grandes marques, persuadées de la réussite de leur marketing, se vivent-elles volontiers en « économie de suffisance ». Par ailleurs, leurs performances économiques (puisque le champagne est le seul vin français qui progresse dans ses ventes) semblent les encourager dans une politique d’autonomie. Pourquoi s’en remettraient-elles à Stratégie des Sens, le conseil en communication créé par Anne-Marie Chabbert, puisqu’elles sont elles-mêmes très assurées du sens de leur stratégie ?

Comme pour se compliquer encore la tâche, Anne-Marie Chabbert ne pratique jamais la langue de bois. « Je suis entière, reconnaît-elle, c’est mon défaut ». Dans une interview ancienne au magazine Cuisine et Terroirs, devant l’étendue des tâches qui attendent la région, entre une régulation plus stricte de la production et une approche plus écologique de la vigne, elle raconte tout à trac que « la Champagne, c’est le Far-West »…Dans une instance professionnelle, évidemment, de tels propos ne sont pas de ceux qui caressent dans le sens des bulles…

Restons au Far-West quelques minutes encore…Par bonheur, la Champagne connaît elle aussi ses aventuriers, ses pionniers, quelque « convoi des braves » à la manière de John Ford. Ainsi, le cheveu long et le propos pas vraiment bref, Jérôme Dehours dans le village de Cerseuil en plein cœur d’une région favorable au pinot meunier, c’est-à-dire à un cépage qui fut sottement décrié alors que nul ne peut lui contester sa spécificité champenoise non plus que sa nécessité à intervenir dans les meilleurs assemblages (cf. ce qu’en disent des experts comme Henri et Rémi Krug)…Jérôme Dehours multiplie les tentatives, ne craint pas de concocter une cuvée 100% pinot meunier, explore le terroir en travaillant des lieux-dits, dans l’esprit des climats bourguignons, et réussit un chardonnay Brisefer qui ne ressemble vraiment pas au tout-venant du Champagne. Comment s’étonner si la communication des champagnes Dehours et Fils passe par Anne-Marie Chabbert ? De toute évidence, ces deux-là sont faits pour emprunter la même diligence.

C’est toute la Champagne qu’Anne-Marie entraînerait du côté de l’esprit d’entreprise, de la volonté de découverte, de l’appétence à la curiosité. Sans barguigner un seul instant. Mais non sans éprouver un « trac » qu’elle aime convoquer à ses heures en montant sur les planches, en jouant d’autant mieux sa partition de comédienne que, dans la vie même, elle ne joue guère. « Le trac, dit-elle, c’est la vie ». On imagine qu’une sincérité aussi inquiète ne la protège guère des cyniques. Surtout dans des temps qui privilégient les stratégies commerciales plutôt que « la part de rêve » autrefois inhérente au Champagne. Un de ses amis, le très avisé patron de Bollinger, Ghislain de Montgolfier, qui n’ignore rien des mérites d’Anne-Marie, lui conseille volontiers « le point de vue de l’hélicoptère ». Une façon de ne pas être obnubilé par la première rangée de vigne et de balayer, du même regard, les deux ou trois suivantes…



Entre Ghislain de Montgolfier et Anne-Marie Chabbert, l’entente est parfaite. Leur point de vue commun, que nous partageons, est qu’il convient « d’extraire ses sensations plutôt que les vins »…Extraire ses sensations, en matière de vins, cela veut dire ne pas s’en remettre au psittacisme des professionnels, dépasser ses propres inhibitions, fermer les yeux, laisser jouer ses affects, prendre le bain de la mémoire…

Des caves d’Aÿ à l’étang de la Noquette

A ne pas aimer le côté superficiel du Champagne, Anne-Marie dispose cependant de toute une profondeur de champ. Il suffit pour s’en rendre compte de la suivre, de l’entendre dialoguer avec des interlocuteurs fort divers. La voilà à Aÿ chez Henri Goutorbe, un vigneron octogénaire qui, au fil des années, a amassé au moins autant de sagesse que de raisins. Comme il marche difficilement, Anne-Marie lui prête son bras. Une image tendre pour dire que les générations peuvent se côtoyer avec la délicieuse non-belligérance des cuvées millésimées…Goutorbe parle des marques qui n’ont pas eu la prévoyance d’acquérir des vignes en mains propres et qui sont devenues d’autant plus vulnérables que le prix du raisin chez les « livreurs » augmentait dans des proportions considérables. « La Champagne, dit-il, marche sur des œufs. » Mais si ses pas à lui ne sont pas moins lents et prudents, il continue à s’exprimer avec une liberté grisante comme un pinot de la Montagne de Reims. Beaucoup de verve, une réelle énergie de vocabulaire…Aussi, quand on lui demande comment il a réussi à conserver sa faconde, vous répond-il tout à trac : «C’est très simple, Monsieur, j’ai eu peur, j’ai eu froid, j’ai eu faim…» Ces mots ne semblent pas s’inscrire dans les sols de craie de la Champagne mais dans le marbre des plus belles pensées…Qui oserait prétendre que le champagne est un vin frivole ?

Frivole, on l’aura compris, n’est pas vraiment l’adjectif qui convient à Anne-Marie Chabbert. Quand elle recherche un peu de calme, en quête d’une sorte de recès méditatif, elle s’enfuit vers un paysage peu champenois de la Champagne. L’étang de la Noquette est un lieu de solitude, qui fleure la mélisse. Comme la Clorinde de l’épopée, Anne-Marie y délace un instant sa cuirasse de volonté, elle rêve, elle se laisse dériver dans une barque à défaut de pêcher le brochet. On imagine que les eaux tranquilles de la Noquette la reposent de l’effervescence des vins de Champagne comme de l’effervescence de sa vie. Plus de trace de trac. Même pas le trac de ne laisser aucune trace. Juste le plaisir d’être pleinement soi-même quand, par ailleurs, comme elle le répète, on aime la vie, qu’on aime les gens. Anne-Marie Chabbert est heureuse. On ne la dérangera pas.

Questions à Anne-Marie Chabbert :

1- Quels grands souvenirs de vins avez-vous? Pour la qualité de la bouteille, le contexte ou toute autre raison? Bizarrement, le premier souvenir qui me vient à l’esprit pour parler de vins est plutôt un souvenir de vigne ! En tout cas, il est le plus ancien. Il date d’une lointaine période, j’avais 10-12 ans…(1970-1972) période de l’insouciance et de la découverte…des araignées rouges et autres cicadelles par exemple dans le vignoble héraultais et aussi les vins (sortis des cuves en béton de chez un oncle vigneron (qui visiblement a toujours su cultiver ses vignes mais guère soigner son vin ) purs cépages (Cinsault, Syrah, Grenache, Carignan…) dont les bouteilles d’une litre toutes identiques alignées sur la paillasse du laboratoire d’analyses œnologiques et décorées d’une jolie étiquette écrite à la plume me rappelait l’école. Est-ce pour cette raison que je suis devenue œnologue ? Il est vrai qu’à cette époque mon immaturité faisait que j’étais plus dans la recherche de l’esthétique que la compréhension du pourquoi du comment. C’est ensuite que cela s’est compliqué ou simplifié !

Toujours est-il que je garde un souvenir pointu de cette dégustation à laquelle je participais (comme témoin intéressé) mais à laquelle je ne comprenais rien. C’est bien plus tard que j’ai compris. Je me souviens avoir été frappée par la pureté du goût, l’âpreté et la diversité des vins tels les couleurs du peintre ou celle de l’arc en ciel…je rêvais beaucoup (je continue d’ailleurs) la créativité trouve son inspiration dans cette acuité à saisir le beau. Ce qui est sûr c’est que très tôt j’étais cérébrale et j’ai cherché très vite à relier les choses.

Ma vraie découverte du vin s’est faite un peu plus tard autour des Vins des Côtes du Rhône, Gigondas, Châteauneuf-du-Pape dont certaines marques me rappellent (dans leur jeunesse) ces vins astringents, voire râpeux en tous les cas vivants et terriblement présents par leur extraction, leur matière…les vins de mon enfance ! Je garde une préférence (toujours) pour ce type de vin un peu brutaux par certains aspects parce que non assagis encore par le poids du temps. Des vins authentiques, sincères, un peu rustres parfois mais tellement vrais. Souvent comme les vignerons qui les enfantent ! N’est-ce pas ?

2-Quels vins recommanderiez-vous aux lecteurs? Bien sûr, j’irais sur des champagnes dont les caractéristiques me rappelleront cette authenticité, ce parler vrai des vins tels que les Champagne Bollinger, ou encore Charles Heidsieck ou bien Krug sans hésiter. Ces champagnes sont d’abord des vins puis ensuite des champagnes si l’on considère pour la majorité des autres qu’ils appartiennent à une sphère où prédomine le mythe de la fête, de la célébration et toutes circonstances occultant nécessairement

la dimension « Vin ». Ce qui n’est pas le cas des champagnes cités, qu’on peut goûter «religieusement » sans rougir de leur qualité première de VIN.

3-Pourriez-vous nous proposer un accord mets/vin imparable? Une de mes plus belles et récentes expériences en matière d’accord mets/vins sont les Aiguillettes de Homard des Iles Chausey au Côtes du Jura nappées d’une délicate et légère huile de noisettes (de chez Passard) avec un Champagne Charlie (Charles Heidsieck) 1979 : un accord subtil et tendre (comme la chair du Homard) donnant naissance à un goût raffiné plus complexe proche de la réglisse et de la truffe mêlées (tout en nuance) ou encore les Coquilles Saint-Jacques de la Côte d’Emeraude aux saveurs d’automne(dont notamment de succulents cèpes) avec un Blanc des Millénaires (encore Charles Heidsieck) 1995, une alliance jeune, tonique, rafraîchissante mais porteuse d’un potentiel prometteur d’une rare « sportivité » car la longueur ou la persistance ne sont pas encore au rendez-vous mais on sent dans ce vin un long déroulé qui s’annonce. J’aime quand les vins (et de plus vu ma spécialité) lorsque ce sont des champagnes qui soutiennent une conversation. Cela me fait du bien à l’esprit et au corps aussi ! Aimer le vin relève d’une certaine dynamique intellectuelle, n’est-ce pas?

4- En matière de langage, êtes-vous favorable à un commentaire laconique (genre Ramonet: "là, il y a du vin") ou à un descriptif plus complet. Je dirais que c’est selon : soit mon humeur, soit le vin, soit les deux associés… bref, lorsque le vin appelle une grande conversation et que mon esprit est dans une disposition à le faire, je crois que je serais capable d’en écrire des tonnes ! Et non de rester sur un laconique et trop facile « kilométrique ou monstrueux » comme Dovaz en est capable et qui fait sensation. Par contre, il m’est déjà arrivé de rester en arrêt sur un vin (Champagne toujours, genre Clos du Mesnil 1990, Grande Dame 1993, Clos des Goisses ou Krug 1988, Salon 1995…) et de ne pouvoir le décrire que par « une beauté », « une ciselure », « une dentelure »…lorsque la finesse, le raffinement du vin approche une certaine épure, un coté extrême telle une tessiture dans l’aigu, le strident…Généralement, les vins auxquels je prête une attention toute particulière dans leur descriptif seront plutôt ceux dont la matière, la consistance évoque un imaginaire très fort chez moi : lorsque je suis arrivée en Champagne en 1991, je n’avais pas vraiment l’habitude de déguster les vins de champagne. J’étais même assez gênée au début. Je me rappelle que je disais souvent qu’en bouche les vins me paraissaient tous les mêmes, je n’arrivais pas à discriminer les diverses textures. Il a fallu que mon palais s’y habitue, puis graduellement, j’ai appris à déguster sur un mode « pédagogique », d’abord des blancs de chardonnay de régions bien distinctes, puis plutôt des vins issus de pinot noir de terroirs bien spécifiques puis enfin de pinot meunier. A ce stade, j’ai commencé à tester les assemblages. En étant très pragmatique comme cela j’ai apprivoisé le goût des champagnes. De plus, je me suis appuyée sur mon imaginaire et ma capacité à comparer le corps des vins à un textile, une étoffe…comme le ferait un aveugle ! je ferme d’ailleurs très souvent les yeux lorsque je déguste car les vraies sensations viennent de l’intérieur.